Argent du couple : qu’est-ce que la « théorie des pots de yaourt » ?

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CONCERNE : Agriculteur | Artisan-Commerçant | Micro-entrepreneur | Travailleur indépendant | Assimilé salarié | Etudiant | Fonctionnaire | Libéral | Retraité | Salarié | Sans activité

Pendant longtemps, Claire n’a pas vraiment réfléchi à la façon dont l’argent circulait dans son couple. Le crédit immobilier ? Prélevé sur le compte de son conjoint. Le crédit auto ? Idem. De son côté, elle gérait le quotidien : courses, vêtements des enfants, cantine, petits imprévus. Rien de spectaculaire, mais une addition constante. Jusqu’au jour où la relation avec son conjoint s’est arrêtée.

C’est là que les ennuis ont commencé. Pas d’épargne personnelle, peu de placements, et surtout, l’ex-conjoint qui repart avec la majorité (ou la totalité) de la plus-value issue de la vente du logement. Cette situation n’a rien d’exceptionnel et illustre ce que l’on appelle désormais communément comme la « théorie des pots de yaourt ».

Théorie des pots de yaourt : un concept qui met des mots sur une réalité invisible

Bien que fictif, le cas de Claire est loin d’être isolé. Il reflète au contraire la réalité de milliers de femmes en France. Une réalité encore largement passée sous silence, alors même qu’elle révèle l’un des angles morts les plus persistants de la vie de couple : la gestion de l’argent.

Car dans une large majorité de situations, les femmes vivant en couple se retrouvent fragilisées financièrement au moment d’une séparation. Non par manque de responsabilité ou de contribution, mais en raison d’une répartition implicite des dépenses qui leur est défavorable. À elles, le plus souvent, les charges du quotidien - celles qui font tourner le foyer mais ne laissent aucune trace durable. À leur conjoint, les dépenses structurantes, celles qui construisent un patrimoine et s’inscrivent dans le temps.

Ce déséquilibre, longtemps invisible, a désormais un nom. Popularisée par l’essayiste Titiou Lecoq, la « théorie des pots de yaourt » met des mots sur un mécanisme bien connu de nombreuses femmes : investir dans ce qui se consomme plutôt que dans ce qui reste. Un schéma qui, lors d’un divorce ou d’une rupture, peut basculer d’un simple déséquilibre à une véritable précarisation financière.

Un déséquilibre qui se creuse avec les enfants

Le partage des tâches, souvent déséquilibré, se double alors d'un partage financier qui pénalise les femmes, surtout dès l'arrivée du premier enfant. Cet « effet enfant » creuse l’écart de revenus, qui atteint 43 % pour les mères de trois enfants ou plus (source Insee 2024).

Les femmes sont aussi beaucoup plus nombreuses à réduire ou interrompre leur activité professionnelle. 26,7 % d’entre elles travaillent à temps partiel, contre 7,9 % des hommes. Moins présentes sur le marché du travail, elles perçoivent un revenu moindre et compensent souvent par une prise en charge accrue des dépenses courantes. Pendant ce temps, leur conjoint conserve la main sur les charges lourdes et l’épargne de long terme.

Une étude Ifop de 2025 montre ainsi que parmi les Français ne détenant aucun placement financier, la première raison invoquée est le manque d’argent disponible. Ce motif concerne 76 % des femmes, contre 57 % des hommes.

Isabelle Le Bot, confirme cette relation différente vis-à-vis de l’épargne : « Elles s'occupent moins de l'argent et quand elles s'en occupent, elles placent dans des placements moins risqués. Donc, de facto, elles vont avoir moins d'argent ». L’AMF corrobore ce constat, puisque, seulement 3 investisseurs actifs sur 10 seraient des investisseuses.

Une injustice qui éclate au moment de la séparation

Cette asymétrie devient ensuite dramatique lors d'une rupture. L'année du divorce, les femmes subissent ainsi une perte de niveau de vie de 27 %, contre seulement 2 % pour les hommes.

Au-delà de la séparation, le manque d'autonomie financière peut aussi devenir un outil d'emprise. Selon l’association Solidarité Femmes, près d'une femme sur quatre (24 %) déclare avoir déjà subi des violences économiques (privation de moyens de paiement, contrôle des comptes, interdiction de travailler).

À cela s’ajoute un autre facteur, crucial : une éducation financière historiquement moins développée chez les femmes, qui les expose davantage à une dépendance durable.

L’éducation financière : une arme pour l'émancipation ?

On ne le dira jamais assez, mais l’éduction financière n’est PAS un luxe. Elle est accessible à toutes et à tous. C’est un levier fondamental pour permettre aux femmes de reprendre la main sur leur trajectoire. Concrètement, cela passe par des réflexes simples mais structurants :

  • Conserver un compte personnel et continuer à l’alimenter, même en présence d’un compte commun ;
  • Ouvrir des placements financiers à son nom (assurance-vie, PEA et/ou CTO, PER), indépendamment de ceux éventuellement ouverts pour les enfants ;
  • Demander (ou exiger) que le remboursement du prêt immobilier soit effectué à 50-50 ou ajusté au prorata des revenus pour protéger sa part de propriété ;
  • Suivre régulièrement sa situation patrimoniale, sans déléguer systématiquement.

Et aussi, se former. L'argent n'est pas « sale » ou « compliqué », c'est un outil de liberté. Des initiatives fleurissent aujourd’hui pour briser ces tabous et accompagner les femmes vers « l'empowerment financier » :

  • Plan Cash, un média féministe qui parle d’argent sans tabou et forme à l’investissement ;
  • ViveS Media, qui accompagne les femmes dans leurs trajectoires de vie, notamment financières ;
  • Femmes riches, dédié à la démocratisation de l’éducation financière ;

Sans oublier de nombreux podcasts et formats pédagogiques consacrés à ces sujets et dont nous parlions déjà dans un précédent article.

Au-delà du couple, un enjeu d’égalité

L’éducation financière doit rester une priorité absolue, quel que soit le parcours de vie : que l’on soit célibataire ou en couple, jeune ou plus âgé, mais sans forcément le réduire simplement à une question de genre. Dans les faits, les femmes hétérosexuelles demeurent l’une des populations les plus exposées aux déséquilibres financiers, en raison de conventions patriarcales encore profondément ancrées.

Mais les couples homosexuels ne sont pas pour autant épargnés : là aussi, des asymétries peuvent s’installer entre les conjointes, notamment si les dépenses sont mal partagées. L'injustice surgit à chaque fois que les dépenses de flux (le quotidien) et de stock (l’immobilier) sont mal réparties. Sous un régime de séparation de biens, la conjointe qui finance seule le crédit se retrouve juridiquement en position de force. À l'heure du bilan, elle peut repartir avec le bien et sa plus-value, tandis que l’autre ne récupère rien des sommes injectées dans la consommation du ménage.

La solution, quelle que soit la situation ou son parcours de vie, reste la même : une éducation financière solide et un rapport pragmatique à l'argent.

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