Les inégalités socio-économiques jouent un rôle déterminant tout au long du parcours après-cancer, les femmes les plus précaires étant davantage exposées à une dégradation de leur qualité de vie, à des difficultés de suivi médical et à des obstacles dans l’accès aux soins complémentaires.
Cancer du sein : pourquoi la France dépiste encore trop tard le cancer le plus fréquent chez les femmes ?
C’est un outil de santé publique éprouvé, gratuit, et censé sauver des milliers de vies. Mais en France, moins d’une femme sur deux y a recours. Dans un rapport rendu public le 28 janvier, la Cour des comptes s’inquiète d’une participation insuffisante – et même en recul - au dépistage organisé du cancer du sein, alors que les cas augmentent et que la maladie reste une cause majeure de mortalité féminine.
Un cancer en forte progression qui pourrait être mieux contrôlé
En 2023, la France a enregistré 61 214 nouveaux cas de cancer du sein, faisant de cette maladie le cancer le plus fréquent chez les femmes. Avec plus de 12 000 décès annuels, c’est également la première cause de mortalité par cancer féminin. Détecté tôt, le cancer du sein guérit pourtant dans 9 cas sur 10. D’où l’importance du dépistage.
Instauré en France dès 2004 pour les femmes de 50 à 74 ans, le dépistage organisé repose sur une mammographie tous les deux ans prise en charge à 100 % par l’Assurance maladie et une lecture systématique par deux radiologues. Ce dispositif, conforme aux recommandations internationales, permet de détecter le cancer à un stade précoce, lorsque le pronostic est bien meilleur et que les traitements sont moins lourds.
Malheureusement, le taux de participation est non seulement faible, mais également en baisse : il était d’environ 44 % en 2024, contre 52,3 % en 2011. Cette baisse est observée dans toutes les tranches d’âge concernées et représente autant de cancers graves, potentiellement mortels, qui auraient pu être évités.
À NOTER
Au-delà des morts évitables, la prise en charge du cancer du sein représente une charge financière croissante pour l’Assurance maladie, estimée à près de 4,7 milliards d’euros en 2023, contre 2,8 milliards en 2015 (+65 %). Médicaments, hospitalisations : les dépenses augmentent, mais en parallèle le dépistage recule. Si bien que l’effort financier global ne se traduit pas par une amélioration nette de la prévention (diagnostics plus précoces) ni par une organisation des soins jugée satisfaisante.
Dépistage des cancers du sein : comment expliquer cette faible participation ?
La Cour des comptes met en lumière plusieurs facteurs d’explication :
- Dans certaines régions, il est tout simplement difficile d’obtenir un rendez-vous avec un radiologue, du fait de délais d’attente très longs et d’une offre de radiologie privée peu incitée à participer au programme. À titre d’exemple, on compte 1,5 radiologue pour 10 000 femmes en Lozère, contre 11,3 à Paris.
- Des disparités territoriales et sociales persistent : les femmes à faible revenu, avec un faible niveau d’études ou vivant dans des zones rurales ont tendance à renoncer au dépistage, malgré sa gratuité.
- Enfin, le dépistage organisé se retrouve concurrencé par le dépistage individuel, c’est-à-dire les mammographies réalisées à l’initiative de la patiente ou du médecin, en dehors du dispositif national. Plus fréquent dans les milieux favorisés, ce dépistage opportuniste fragmente la politique de prévention : il ne repose pas toujours sur les mêmes garanties de qualité, comme la double lecture systématique des mammographies, et peut engendrer des coûts supplémentaires pour les patientes et la collectivité.
Le rapport révèle que la coexistence entre dépistage organisé et dépistage individuel creuse des inégalités d’accès aux soins et fragmente la prévention. La Cour recommande notamment de conditionner la pratique de l’imagerie sénologique (la radiographie des seins aux rayons X) à la participation au programme organisé.
Quant au développement d’outils basés sur l’intelligence artificielle, il ouvre des perspectives intéressantes en matière de dépistage, mais la Cour appelle à un encadrement strict de ces outils. La supervision humaine doit rester indispensable, tout comme l’évaluation régulière de ces outils, pour garantir qualité et sécurité.
Pas assez de centres spécialisés : l’autre alerte de la Cour des comptes
Pour pouvoir pratiquer des chirurgies du cancer du sein, les hôpitaux et cliniques doivent bénéficier d’une autorisation. Cette autorisation est conditionnée à un critère : faire un minimum d’opérations par an. Jusqu’à il y a peu, il suffisait pour les établissements de santé de réaliser 30 opérations du cancer du sein par an, pour être habilités à en faire. Ce seuil a récemment été relevé à 70, mais cela reste en dessous de la recommandation européenne qui est de 150.
Or, le rapport de la Cour des comptes révèle qu’en 2023, plus d’un établissement autorisé sur dix ne respectait pas les seuils d’activité exigés, et des interventions ont même été réalisées dans des structures non autorisées.
Pourquoi la Cour des comptes pousse pour des centres plus spécialisés ?
Parce qu’en chirurgie du cancer du sein, l’expérience sauve des vies : plus une équipe opère, meilleurs sont les résultats. Les centres à forte activité présentent en effet moins de complications, de meilleurs taux de survie et des parcours plus fluides. C’est pourquoi l’Europe pousse vers une plus forte concentration dans des centres experts, en suggérant un seuil minimal de 150 opérations par an.
Après-cancer : une période encore mal structurée
La Cour des comptes estime enfin que la période suivant le traitement est mal organisée : de nombreuses femmes présentent encore des séquelles physiques ou psychologiques plusieurs années après le diagnostic, avec des conséquences professionnelles et financières durables. Même si certaines dépenses sont couvertes comme affection de longue durée, le reste à charge moyen dépasse 1 500 €, freinant ainsi l’accès à des soins complémentaires cruciaux. Des difficultés là encore accentuées en fonction de son lieu de résidence et de l’offre de soins locale.
Le dépistage en rade sur d’autres cancers
L’avertissement de la Cour des comptes sur le dépistage du cancer du sein s’inscrit en réalité dans un enjeu plus large : celui de la prévention des cancers en France. Car le décrochage n’est pas isolé.
Pour le cancer colorectal, autre programme national de dépistage, la participation reste elle aussi très faible : selon Santé publique France, moins de 30 % des personnes concernées ont réalisé le test en 2023-2024, un niveau très inférieur aux objectifs européens. C’est un peu mieux pour le cancer du col de l’utérus (6 femmes sur 10 y participent), mais cela reste en deçà des objectifs de santé publique.
Cette fragilité des politiques de dépistage interroge la capacité du système de santé à détecter plus tôt, avant l’apparition des symptômes, et à réduire les inégalités territoriales d’accès. Peur du résultat, manque de temps, sentiment de ne pas être concerné… Les freins sont multiples, mais les leviers existent et ne demandent qu’à être activés : renforcer le maillage territorial, mieux structurer les parcours, limiter les restes à charge, et encadrer les outils numériques d’IA.
Alors que l’incidence des cancers continue de progresser, la question n’est plus seulement de soigner mieux, mais de dépister plus tôt, partout, et pour tous.