Retraites : la Cnav précise les règles après la « suspension » de la réforme de 2023
La publication, le 6 mars 2026, d’une circulaire par la Cnav vient clarifier l’application concrète de la suspension de la réforme des retraites de 2023. Derrière les annonces politiques, le texte confirme une réalité plus nuancée, faite d’ajustements et de calendriers différenciés. Décryptage.
Une suspension annoncée, mais encadrée
À l’automne 2025, le gouvernement avait annoncé une « suspension » de la réforme des retraites, notamment par la voix du Premier ministre Sébastien Lecornu. Ce dernier s’était engagé à geler le relèvement de l’âge légal et à stabiliser la durée d’assurance requise pour le taux plein jusqu’en 2028.
Mais la traduction législative, intégrée à la loi de financement de la sécurité sociale pour 2026, a sensiblement modifié cette promesse. Il ne s’agit pas d’un arrêt pur et simple de la réforme de 2023, mais d’un aménagement temporaire de sa trajectoire.
Une clarification des règles votées par le Parlement
La circulaire publiée par la Cnav ne crée pas de nouvelles règles : elle clarifie celles votées par le Parlement. Elle entérine deux évolutions principales.
D’une part, le relèvement de l’âge légal est ralenti. Certaines générations voient même leur âge de départ abaissé par rapport aux dispositions initiales de la réforme de 2023. C’est notamment le cas des assurés nés en 1964, pour lesquels l’âge légal passe de 63 ans à 62 ans et 9 mois.
D’autre part, la durée d’assurance requise pour bénéficier du taux plein est légèrement réduite. Ainsi, la génération 1964 devra valider 170 trimestres, contre 171 prévus auparavant. Pour les assurés nés en 1965, le nombre de trimestres varie entre 170 et 171 selon le mois de naissance.
Une réforme désormais à deux vitesses
L’un des apports majeurs du texte est la confirmation d’une date pivot : le 1er septembre 2026.
Avant cette échéance, les règles issues de la réforme de 2023 continuent de s’appliquer. Après cette date, ce sont les paramètres ajustés par la « suspension » qui entrent en vigueur.
Ainsi, deux assurés nés la même année peuvent se voir appliquer des règles différentes selon leur date effective de départ à la retraite.
Des ajustements ciblés selon les générations
La suspension de la réforme des retraites concerne essentiellement les générations nées entre 1964 et 1968.
Pour les assurés nés en 1964, l’âge légal de départ est abaissé de 3 mois, passant de 63 à 62 ans et 9 mois, et le nombre de trimestres nécessaires pour bénéficier du taux plein est réduit de 1 trimestre.
Les effets sont plus marqués pour les assurés nés au premier trimestre 1965. Ce sont les grands gagnants de la suspension : ils peuvent avancer leur départ de 6 mois et cotiser 2 trimestres de moins pour obtenir le taux plein. Pour les naissances d’avril à décembre 1965, l’avantage reste présent mais plus modéré, avec 3 mois gagnés sur l’âge légal et 1 trimestre en moins à cotiser.
Pour les générations suivantes, de 1966 à 1968, les ajustements sont limités : l’âge légal est avancé de 3 mois, mais le nombre de trimestres à cotiser reste inchangé. Enfin, pour les générations nées à partir de 1969, la réforme s’applique normalement, sans modification, avec une progression graduelle vers un âge légal de 64 ans.
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Date de naissance |
Âge de départ à la retraite |
Nombre de trimestres requis pour le taux plein |
Âge de départ à taux plein |
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1er janvier au 31 août 1961 |
62 ans |
168 |
67 ans |
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1er septembre au 31 décembre 1961 |
62 ans 3 mois |
169 |
67 ans |
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1962 |
62 ans 6 mois |
169 |
67 ans |
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1963 |
62 ans 9 mois |
170 |
67 ans |
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1964 |
62 ans 9 mois (au lieu de 63 ans) |
170 (au lieu de 171) |
67 ans |
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1er janvier au 31 mars 1965 |
62 ans 9 mois (au lieu de 63 ans 3 mois) |
170 (au lieu de 172) |
67 ans |
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1er avril au 31 décembre 1965 |
63 ans (au lieu de 63 ans 3 mois) |
171 (au lieu de 172) |
67 ans |
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1966 |
63 ans 3 mois (au lieu de 63 ans 6 mois) |
172 |
67 ans |
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1967 |
63 ans 6 mois (au lieu de 63 ans 9 mois) |
172 |
67 ans |
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1968 |
63 ans 9 mois (au lieu de 64 ans) |
172 |
67 ans |
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1969 et après |
64 ans |
172 |
67 ans |
À NOTER
L’âge du taux plein automatique n’a pas été modifié par la réforme de 2023. La suspension ne change donc pas les règles existantes : pour tous les assurés nés à compter du 1er septembre 1961, l’âge du taux plein reste fixé à 67 ans.
Un parcours parlementaire mouvementé
L’adoption de cette « suspension » a donné lieu à d’importants débats politiques. Initialement introduit dans le projet de loi, le dispositif a été supprimé au Sénat, sous l’impulsion notamment de son président Gérard Larcher, qui y voyait un « effet d’annonce ».
Le texte a finalement été rétabli à l’Assemblée nationale, puis définitivement adopté dans la loi 2025-1403. Cette séquence illustre les divergences persistantes sur la réforme des retraites.
Une réforme toujours en suspens
Au-delà des ajustements techniques, la circulaire de la Cnav met en lumière une réalité plus large : la réforme des retraites reste inachevée.
La loi prévoit en effet qu’un nouveau texte devra intervenir d’ici fin 2027 pour fixer les règles applicables à partir de 2028. D’ici là, le système repose sur un équilibre transitoire, susceptible d’évoluer à nouveau.
En clarifiant les modalités d’application, la Cnav apporte de la lisibilité à court terme. Mais pour les assurés, une incertitude demeure : celle des règles qui s’appliqueront durablement au-delà de cette phase de suspension. Affaire à suivre.