764 morts au travail en 2024 : un nouveau triste record pour la France

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764 morts au travail en 2024 : un nouveau triste record pour la France

En 2024, 764 personnes ont perdu la vie à la suite d’un accident du travail, selon le Rapport annuel de l’Assurance Maladie sur les risques professionnels. C’est 26 décès de plus qu’en 2022 et 5 de plus par rapport à 2023, qui était déjà une année « record ». Un chiffre inquiétant, d’autant plus que ces données concernent uniquement les salariés du privé affiliés au régime général.

Quand le travail tue : les morts derrière les chiffres

Derrière les rapports statistiques, il y a des vies, des personnes qui sont parties un matin travailler et ne sont jamais rentrées chez elles. C’est Lorenzo, apprenti de 15 ans mort percuté par un engin de chantier près de Nice. C’est Bruno, cheminot de 52 ans, tombé de son train en marche le 24 décembre en Seine-et-Marne. C’est Matis, un jeune homme de 19 ans enseveli sous du goudron brûlant en Vendée. C’est Mathias, 24 ans, décédé alors qu’il livrait du bois. C’est un chauffeur routier, écrasé par son camion de 44 tonnes dans l’Ain, un homme de 42 ans, happé par une machine agricole destinée à calibrer des pommes de terre dans le Vaucluse ou encore un salarié de 38 ans écrasé par 15 tonnes de barres métalliques dans la Marne. Sur le fil X (ex-Twitter) « Accident du Travail : silence, des ouvriers meurent », Matthieu Lépine, professeur d’histoire-géo, recense inlassablement les morts du travail, pour mettre des noms, des visages et une histoire derrière les chiffres froids de l’administration.

En additionnant les 318 décès survenus lors d’accidents de trajet et les 215 morts liés à une maladie professionnelle, on atteint 1 297 morts du travail en 2024, selon les chiffres officiels de l’Assurance maladie. Un bilan déjà terrible et pourtant incomplet, car il exclut des pans entiers du monde du travail : agriculteurs, fonctionnaires, travailleurs de plateforme, indépendants non assurés volontairement, ou encore salariés non déclarés. Autrement dit, la réalité est sans doute plus grave encore.

Mort au travail : un bilan français qui détonne en Europe

Avec 3,6 décès pour 100 000 salariés – contre une moyenne de 1,6 en Europe -, la France est tout simplement le pays européen où l’on meurt le plus de son travail, selon les derniers chiffres d’Eurostat.

Parmi les secteurs les plus concernés, on retrouve notamment le BTP, le transport d’eau, gaz et électricité, la pêche, la logistique, ainsi que les services (travail temporaire, santé, nettoyage).

Un paradoxe : moins d’accidents du travail, mais plus de morts

Le rapport annuel de l’Assurance maladie montre une baisse de la fréquence des accidents du travail (26,4 accidents pour 1 000 salariés, soit - 1,1 % en un an). Mais cette amélioration apparente ne concerne pas la mortalité, qui elle, continue d’augmenter légèrement.

Voici les principales causes identifiées :

  • 59 % des décès sont liés à des malaises sur le lieu de travail, dont une large part d’affections cardiovasculaires.
  • Les accidents d’origine strictement professionnelle (chutes, manutention, écrasements) représentent plus d’un quart des décès (28%).
  • Les accidents routiers comptent pour 13 % des morts (impliquant également des malaises au volant).
  • Les suicides reconnus comme accidents du travail représentent environ 4 % des cas.

Ces chiffres rappellent que la mortalité au travail n’est pas uniquement liée à des métiers dits « à risque » : les pathologies cardiovasculaires et les situations de stress extrême jouent un rôle non négligeable dans ces accidents. Bien que difficile à identifier, un certain nombre de ces décès relèvent de situations où le corps lâche sous la pression, la fatigue, le stress, la surcharge ou le travail isolé.

Des jeunes massivement touchés, souvent dès la première année de travail

Autre donnée alarmante : plus de 20 % des décès surviennent dans l’année qui suit la prise de poste. Et pour les moins de 25 ans, cette proportion explose : plus de la moitié des jeunes morts au travail avaient moins d’un an d’ancienneté (59%).

Une vulnérabilité que les syndicats et les inspecteurs du travail expliquent par plusieurs facteurs :

  • L’inexpérience ;
  • L’insuffisance de la formation sécurité ;
  • La pression de productivité imposée aux apprentis et stagiaires ;
  • L’explosion du nombre d’apprentis (de 448 000 en 2018 à plus d’1 million en 2024, selon l’Insee) ;
  • Et, plus globalement, la tendance à substituer une main-d’œuvre jeune et peu coûteuse à des postes pénibles ou dangereux, traditionnellement occupés par des salariés formés.

Les drames récents impliquant des mineurs - 5 morts entre avril et juillet 2025 selon la CGT, dont un lycéen de 17 ans écrasé par une poutre de 500 kilos - ont mis en lumière une mise au travail de plus en plus précoce, encouragée par les stages obligatoires en classe de seconde ou les assouplissements des règles sur le travail des mineurs.

Des organisations du travail de plus en plus « pathogènes »

Pour le syndicat Solidaires, « ces accidents et décès sont le reflet d'organisations pathogènes du travail mises en place pour faire passer les profits avant la santé, la sécurité et la vie des travailleurs et des travailleuses ». La sous-traitance en cascade, l’éclatement des collectifs de travail, les cadences serrées, la pression en flux tendu et la précarité croissante alimenteraient ainsi un climat de risque permanent.

Avec une hausse de 6,7 % en 2024, les chiffres sur les maladies professionnelles tendent à le confirmer. Les femmes sont particulièrement touchées, notamment dans les secteurs du soin et du nettoyage : leurs accidents du travail ont augmenté de 26 % depuis 2001, alors qu’ils ont reculé de 40 % chez les hommes.

Les affections psychiques, elles, ont doublé depuis 2020, tandis que les troubles musculo-squelettiques (TMS) continuent d’augmenter (+ 6,6%), conséquence directe de l’intensification du travail.

Une prévention affaiblie depuis des années

Priorité donnée aux délais et aux coûts, externalisation du danger, dilution des responsabilités… Selon les syndicats, ces mauvais chiffres s’expliquent par plusieurs causes structurelles :

  • La suppression des CHSCT en 2017, absorbés dans les CSE depuis 2020, avec une perte nette d’expertise ;
  • Le manque chronique d’inspecteurs et de médecins du travail ;
  • La sous-déclaration des accidents, notamment pour les sans-papiers, les travailleurs de plateforme ou les auto-entrepreneurs ;
  • Des condamnations pénales trop rares ou peu dissuasives pour les employeurs en tort, n’ayant pas respecté leurs obligations de sécurité.

Les pouvoirs publics promettent un plan « santé au travail »

Le ministère du Travail assure que la prévention est « une priorité absolue » et prépare un plan « santé au travail » pour la période 2026-2030. Parmi les pistes évoquées :

  • Renforcer la formation des nouveaux entrants ;
  • Interdire à un employeur condamné pour faute inexcusable d’accueillir un apprenti.

De quoi enrayer la lente mais inexorable progression des morts au travail ? Rien n’est moins sûr. À l’heure où la France prépare des réformes majeures liées au travail et entend faire travailler la population plus longtemps, ces chiffres rappellent une réalité brutale : le travail peut tuer. Et la stagnation des décès liés au travail, malgré les progrès technologiques et réglementaires, interpelle.

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