« 70 % des auxiliaires médicaux libéraux présentent un épuisement émotionnel dont 40 % de manière sévère » Retour sur cette étude avec la CARPIMKO

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« 70 % des auxiliaires médicaux libéraux présentent un épuisement émotionnel dont 40 % de manière sévère » Retour sur cette étude avec la CARPIMKO
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En 2019, la reconnaissance de la pénibilité des infirmiers et des aides-soignants faisait partie des questions abordées par la réforme des retraites. Prenant notamment en compte « le travail de nuit » et « la réalité du rythme de travail effectif », les mesures ne concernaient néanmoins que le secteur public. Rien n’a été prévu pour les professionnels de santé libéraux.

Afin de constituer un support de données sur les facteurs de pénibilité auxquels sont confrontés 230 000 soignants exerçant en libéral, la CARPIMKO – caisse de retraite complémentaire et prévoyance des infirmiers, masseurs-kinésithérapeutes, pédicures-podologues, orthophonistes et orthoptistes – publie une enquête sur l’exposition des auxiliaires médicaux à la pénibilité pour chacun des métiers concernés.

Hyperstress, épuisement émotionnel et professionnel… Plus encore que l’état physique de ces populations, les chiffres révélés par l’étude alertent sur l’état de santé psychologique des soignants. Retour sur les conclusions de l’enquête avec Corinne Friche, vice-présidente de la CARPIMKO, présidente départementale de la Fédération française des masseurs kinésithérapeutes rééducateurs de Meurthe et Moselle (FFMKR) et masseur-kinésithérapeute exerçant en libéral depuis 36 ans ; et Corinne Bourseaud, secrétaire générale de la CARPIMKO, vice-présidente de la Fédération nationale des infirmiers et infirmière libérale depuis 29 ans.

Previssima - Pourquoi avoir commandé une étude sur la pénibilité au travail ?

Corinne Friche : Au départ, cette étude a été commandée pour participer au débat public autour du régime universel des retraites. Au regard des dispositions aménagées pour la pénibilité de certains métiers, notamment pour les infirmières salariées, nous avons souhaité étendre ces mesures au monde libéral. Pour nous, il était question d’alerter les pouvoirs publics sur la pénibilité, le manque de repos, de sécurité et l’hyperstress que subissent les professionnels de santé libéraux, accompagnés des impacts physiques et des contraintes administratives liées à leurs métiers.

Corinne Bourseaud : Depuis la crise sanitaire liée à la Covid-19, cette réforme est reportée à une date incertaine. Néanmoins, il nous parait opportun avec cette étude de nous inscrire dans la discussion en cours autour de la proposition de loi Santé au travail. Elle nous a permis d’attirer l’attention du cabinet de Laurent Pietraszewski, Secrétaire d’État auprès de la ministre du Travail, de l'Emploi et de l'Insertion, chargé des Retraites et de la Santé au travail. L’article 17 de la proposition de loi, qui propose que les services de prévention et de santé au travail puissent être adaptés aux indépendants, dont les professions libérales, représente une avancée et une opportunité pour nos professions.

Comment a été menée cette étude (sondage, questionnaire, etc.) ?

Corinne Friche : Le cabinet Stimulus, qui a mené l’enquête, a procédé à un sondage en ligne, qui a duré 3 semaines, du 29 juin 2020 au vendredi 17 juillet. Sur les 45 395 professionnels sollicités, 28 % ont participé. Ensuite, des entretiens téléphoniques ou au cabinet des praticiens ont été menés ainsi qu’une observation de leurs activités, pour chaque profession.

Quels sont les principaux résultats de cette enquête ?

Résultats de l’étude : résultats globaux

Dans cette étude, les niveaux de burn-out ont été évalués au moyen de l’échelle de Maslach Burnout Inventory (MBI) à travers 3 dimensions : Épuisement émotionnel / Dépersonnalisation - déshumanisation / Accomplissement personnel. Pour chacune de ces dimensions, il existe trois scores : faible, modéré, sévère.

Parmi les 12 671 affiliés ayant rempli le questionnaire :

  • 70 % présentent un certain niveau d’épuisement dont 40 % de manière sévère ;
  • 44,4 % présentent des manifestations de dépersonnalisation et de déshumanisation dont 19 % de manière sévère;
  • 53,4 % des répondants ressentent une réduction de l’efficacité et de la réalisation de soi dont 20 % de manière sévère.

Concernant le burn-out, sont calculées les proportions de répondants présentant un score sévère pour aucune, 1, 2 ou 3 de ces dimensions : 53,5 % d’entre eux présentent des signes de burn-out (32,7 % quelques manifestations de burn-out, 15,9 % d’importantes manifestations, 4,9 % un probable état de burn-out pathologique).

Corinne Friche : La plus grande partie des résultats sont décrits par profession, il est donc difficile d’être exhaustif. Toutefois, nous pouvons relever une tendance globale à l’hyperstress.

En plus du stress lié au soin apporté au patient, intrinsèque au métier, il faut coordonner ses soins avec le médecin traitant, faire de nombreuses heures de trajet en transport en commun ou en voiture, gérer les charges administratives et financières, etc. Viennent s’ajouter à ses contraintes d’organisation, des contraintes physiques avec des postures et des charges lourdes. En outre, les podologues et les infirmiers sont aussi exposés à des risques chimiques (inhalation de solvants ou de produits de chimiothérapies, etc.)

Résultats de l’étude :

  • 49 % des infirmiers et 48 % des masseurs-kinésithérapeutes déclarent être amené dans leur journée de travail à toujours LEVER/PORTER des patients ou des charges de 1 à 5 kg ;
  • Les deux postures pénibles qui concernent les infirmiers sont : DEBOUT et PENCHEE EN AVANT avec respectivement 99 % et 94 % qui déclarent l’être souvent voire toujours dans le cadre de leur activité professionnelle ;
  • Les deux postures pénibles qui concernent les masseurs kinésithérapeutes sont : DEBOUT et PENCHEE EN AVANT avec respectivement 99 % et 81 % qui déclarent l’être souvent voire toujours dans le cadre de leur activité professionnelle ;
  • 28 % des pédicures-podologues déclarent toujours utiliser des produits chimiques dangereux.

Corinne Bourseaud : Certains de nos collègues infirmiers en zone rurale font jusqu’à 400 kilomètres par jour. Cette fatigue représente un risque professionnel supplémentaire.

Corinne Bourseaud : Certains de nos collègues infirmiers en zone rurale font jusqu’à 400 kilomètres par jour. Cette fatigue représente un risque professionnel supplémentaire. Par ailleurs, depuis quelques années, nous faisons face à une violence sociétale de plus en plus sévère, qui n’a plus de rapport avec le soin ou avec la prévention. Les incivilités à notre encontre se multiplient (retards ou annulation des rendez-vous non prévenus, absences de règlement, agressivité, insultes, remarques déplacées, etc.) et la violence physique, hors pathologies, augmente également (agressions physiques, meurtres, vols, etc.). Il y a des quartiers où nous avons peur d’intervenir et où les urgentistes et les médecins ne vont plus.

Résultats de l’étude :

29,3 % des infirmiers libéraux déclarent avoir plus de 4h de temps de trajet professionnel par jour.

Corinne Friche : Avec la crise sanitaire en cours, la surcharge de travail s’est accentuée pour les professionnels paramédicaux, notamment avec les recours massifs aux tests PCR et antigéniques et les déplacements à domicile. Un stress s’est ajouté pour certains libéraux, avec la fermeture de leurs cabinets lors du premier confinement, la réouverture s’est ensuite accompagnée d’une prise en charge redoublée.

Corinne Bourseaud : Avec la vaccination et les tests Covid-19, les infirmiers et d’autres professions médicales sont actuellement dans une spirale infernale et dans un état de sollicitation permanent. Tout cela s’ajoute à une amplitude de travail déjà importante au regard d’autres professions. Il faut noter que les infirmiers libéraux ne peuvent pas s’arrêter s’ils n’ont pas de remplaçant. Ils doivent pouvoir être disponibles 7 jours sur 7, 24h sur 24. C’est la seule profession médicale libérale qui a cette contrainte. Nous ne pouvons pas renvoyer les patients aux urgences, même en pleine nuit.

Citation étude :

À propos des infirmiers : « L’amplitude d’une journée de travail atteint facilement 13h à 14h sur la journée, pour une moyenne de 11h de travail concernant les infirmiers interviewés. »

Pour les masseurs kinésithérapeutes, l’étude estime que l’amplitude de travail court de 8h30/9h à 20h/21h. Pour les pédicures-podologues, elle court de 8h30/9h à 19h30/20h.

De leur côté, les orthophonistes passent 40 heures par semaine dans leur cabinet.

Corinne Friche : Enfin, il faut rappeler que nous accompagnons parfois des patients en fin de vie. Ce contact avec la mort et les situations de deuils, compliquées à vivre pour nous et pour la famille, forme une importante charge émotionnelle.

L’étude révèle que certains professionnels interviewés affirment continuer à travailler, même malades, dès lors qu’ils ne mettent pas en danger la santé des patients. Le manque d’indemnisation en cas d’arrêt de travail pendant les 90 premiers jours d’arrêt participe-t-elle à ce surprésentéisme ?

Corinne Friche : D’une manière générale, les auxiliaires médicaux et notamment les infirmiers rencontrent des difficultés pour se déconnecter du travail. Lorsqu’un infirmier ou auxiliaire médicale est en arrêt de travail, il ne perçoit pas d’indemnité journalière avant le 91ème jour d’arrêt. Nous pouvons souscrire des assurances privées, mais toutes ne proposent pas une prise en charge sans une carence importante, allant parfois jusqu’à 15 jours. Cette situation incite le praticien à ne pas s’arrêter. Par ailleurs, ces contrats contiennent des exclusions de garanties (problèmes cardiaques, hernies, etc.).

Citation étude : à propos des infirmiers

« Certains praticiens interviewés affirment avoir à cœur de préserver leur vie privée et ne pas laisser l’activité envahir la sphère personnelle. Cependant pour beaucoup d’infirmiers, le simple fait de couper leur téléphone en dehors des périodes de travail peut engendrer une tension psychologique et éthique. »

NDLR

En octobre 2020, le gouvernement a fait voter un amendement au projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) pour 2021 visant à mettre en place des IJ pour l’ensemble des professionnels libéraux (hors avocats), dès le 1er juillet 2021. Il fait désormais partie intégrante du texte définitif adopté par l’Assemblée nationale le 30 novembre dernier.

PLFSS 2021 : un amendement propose la mise en place d’un régime d’indemnisation des arrêts de travail des libéraux

Dans ce contexte, que pensent les administrateurs de la CARPIMKO du projet de création d’une indemnité journalière pendant les 3 premiers mois d’arrêt ?

Corinne Friche : Nous sommes plutôt favorables à la mise en place de ce régime, même si nous préférerions en avoir la gestion. En revanche, les montants d’indemnisation nous paraissent un peu faible, par rapport à nos frais de fonctionnement. La cotisation sera équivalente à 0,3 % de nos bénéfices non commerciaux (BNC) et encadrée de 26 €/jour minimum à 53 €/jour maximum.

Corinne Bourseaud : À la CARPIMKO, réduire le délai de carence de 90 jours est une demande récurrente de nos affiliés, mais d’après notre organisme de tutelle, statutairement ce n’était pas possible. Finalement, la crise liée à la Covid-19 a déclenché la mise en place d’arrêts de travail dérogatoires pour tous les travailleurs et donc remis sur la table la nécessité d’instaurer un régime de base pour les professions libérales. Ce travail est mené par la CNAVPL et il faut que les 10 caisses se mettent d’accord d’ici fin juin. Ce qui est en bonne voie.

Toutefois, si l’indemnisation de base est un bon début, elle n’est pas suffisante. Il faudra ensuite pouvoir négocier avec nos assureurs pour qu’ils complètent cette somme.

L’étude formule-t-elle des pistes de réflexion permettant d’améliorer les conditions de travail des auxiliaires médicaux ?

Corinne Friche : Faire reconnaitre la pénibilité et les facteurs de risques psycho-sociaux de nos métiers pourrait permettre la mise en place de départs anticipés à la retraite, progressifs et sans pénalités. Toujours en ce qui concerne la retraite, il serait nécessaire d’accorder des trimestres et des points de retraite aux professionnels qui s’arrêtent pour aider un proche ou un enfant malade ou handicapé.

Citation étude :

« Seulement 2% des répondants déclarent ne jamais ressentir de fatigue physique ou de douleur à cause de leur activité de travail – pour les autres, la zone majoritaire concernée est le dos citée par 85% d’entre eux. »

Par ailleurs, il ne nous est pas reconnu de maladie professionnelle, comme c’est le cas pour le monde du salariat et nous ne bénéficions pas non plus de visites de santé médical liées au travail. Cela participerait pourtant à prévenir les risques de santé. Enfin, il faudrait reconnaitre le burn out comme une maladie professionnelle pour pouvoir bénéficier d’une couverture sociale en conséquence.

Corinne Bourseaud : Une revalorisation de notre prise en charge au titre de l’Avantage social vieillesse (ASV) serait également souhaitable. Actuellement, la CNAM cotise dix fois plus à ce régime pour les médecins libéraux que pour nous.

Par ailleurs, la prise en compte de la pénibilité impose également de construire un volet prévention. Elle ne pourra pas être prise en charge de la même manière que pour les salariés. En effet, les infirmiers libéraux intervenant à domicile ne peuvent pas aménager leur lieu de travail pour prévenir les risques musculo-squelettiques puisqu’il s’agit du domicile des patients. Néanmoins, il faudra prévoir un socle commun aux 5 professions en tenant compte des spécificités de chacune. C’est la complexité de l’exercice mais la richesse de notre caisse.

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